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Yoga : pourquoi l'alignement ne suffit plus quand on enseigne

Quand j’étais en formation à l’EFY, au début des années 2000, l’enseignement s’inscrivait dans un cadre sérieux, mais il était traversé, dès la première année, par une tension diffuse liée à l’examen final. Non pas parce qu’il était exigeant - il l’était - mais parce qu’il rassemblait des professeur·es issu·es de d’enseignements différents, chacun·e avec une vision très précise de ce que devait être chaque posture.

Une formation sérieuse, une question en suspens

Pendant les années de formation, chacun·e transmettait ses choix de pratique, sa manière d’entrer dans le Triangle, le Chameau ou d’autres postures emblématiques. Ces différences étaient connues. Mais à l’approche de l’examen, elles devenaient problématiques. Je me souviens des passages de certain·es élèves : pendant les quinze minutes d’épreuve, certain·e professeur·e commentait sévèrement sa proposition, parce qu’elle portait la trace d’un autre enseignement - tel détail, tel choix d’alignement rappelaient l’autre prof.

Pour l’élève, la situation était profondément déstabilisante. Intenable. Quel alignement choisir pour satisfaire l’ensemble du jury ?

Au nom de quoi un alignement serait-il “meilleur” ?

Et avec le recul : au nom de quoi un alignement serait-il meilleur qu’un autre ? Sur quels critères ? À l’époque, je suis restée dans le flou. Le plus souvent, l’argument implicite relevait de l’autorité : parce que tel·le professeur·e antérieur.e l’enseignait ainsi.

Dans la plupart des formations de yoga, l’alignement est pourtant présenté comme une évidence. Bien aligner le corps serait la condition d’une pratique correcte et sécuritaire. L’alignement est censé protéger l’élève, garantir la justesse de la posture et témoigner de la compétence du ou de la professeur·e. Il devient un marqueur de sérieux, rarement interrogé, rarement justifié autrement que par la tradition ou la transmission.

Ces trois Trikonasana vous paraissent-ils « bien alignés » ? Selon votre formation, il est probable que vous pratiquiez l’un… et que vous déconseilliez, voire interdisiez, les autres. Pourquoi ?

L’alignement comme promesse implicite

Le problème est que cette promesse repose sur une confusion. L’alignement décrit une forme visible ; mais la sécurité dépend de ce que le corps vit réellement. Deux personnes peuvent être alignées de manière très similaire et subir pourtant des contraintes internes tolérées différemment. Une posture peut être « correcte » à l’œil, et problématique pour le corps qui la reçoit. L’alignement, en lui-même, n’est donc pas une garantie automatique de sécurité.

Je n’ai jamais passé l’examen de l’EFY. Une blessure au genou, consécutive à un ajustement brutal lors d’un cours, m’a conduite à arrêter la formation avant son terme. J’ai quitté l’école sans diplôme, avec des questions en suspens, et le sentiment qu’un flou persistait autour de ce que signifiait réellement « bien pratiquer ». Pratiquer « avec justesse ». Ces questions m’habitent encore et j’en ai fait l’un des piliers de mon travail.

Notez que la question de la justesse mérite à elle seule un développement complet… pour une autre fois !

Sortir du dogme sans renoncer à la rigueur

Ce flou dépasse largement mon parcours personnel. Il traverse aujourd’hui avec force le monde du yoga, et c’est heureux. Il devient enfin difficile d’affirmer qu’une posture doit se pratiquer d’une seule manière avec la prétention de  « protéger le corps », sans expliciter clairement sur quoi repose cette affirmation. Car lorsqu’elle n’est pas étayée par des critères discutables et observables, elle relève au mieux d’une forme stylistique maquillée en règle biomécanique douteuse, au pire d’un argument commercial destiné à défendre une méthode ou un système fermé, voire dogmatique.

La communauté des professeur·es de yoga commence à demander des comptes, et je m’en réjouis. Repenser l’alignement n’est ni une mode ni une provocation. C’est une nécessité pédagogique : non pour abolir toute structure, mais pour sortir des injonctions non questionnées et redonner à l’enseignement du yoga un cadre plus rigoureux, plus nuancé, et plus respectueux de la diversité réelle des corps. Et peut-être ouvrir la discussion là où on entend beaucoup d’affirmations péremptoires.

Faut-il en conclure que l’alignement ne compte pas, et que le ressenti serait roi ?

Non. L’alignement compte. Mais cette autre source de confusion mérite également, à elle seule, un autre article.

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© Florence Roullière 2021-2026 – Crédit Photos Sarah Robine