Le texte qui suit n’est pas une vérité figée, mais ma réflexion personnelle, nourrie par mes expériences et mes échanges. Il représente une vision que je partage ici, non pour imposer une norme, mais pour inviter à un dialogue, à une réflexion commune, et à une pratique du yoga qui honore ses racines tout en répondant aux enjeux de notre époque.
Les quinze dernières années ont été marquées par des remises en question profondes dans le monde du yoga. Des figures longtemps vénérées ont été impliquées dans des scandales, révélant des abus de pouvoir et des dérives sectaires. Des groupes continuent d’utiliser le yoga comme une porte d’entrée vers des systèmes de contrôle aliénants, brisant des individus et des familles.
Les injonctions patriarcales trouvent un nouvel écho sur les réseaux sociaux, où de jeunes femmes, souvent débutantes, en toute naïveté, cherchent l’approbation à travers des postures acrobatiques. Cette mise en scène du yoga perpétue des standards oppressifs, détournant la pratique de sa capacité à nourrir l'autonomie et la connexion à soi.
Les formations de professeur·e·s de yoga, pourtant cruciales pour garantir une transmission rigoureuse et respectueuse, présentent elles aussi des limites notables. Trop souvent, les apprentissages qu’elles proposent sont soit totalement déconnectés des avancées scientifiques, ignorant des disciplines comme l’anatomie fonctionnelle, la biomécanique ou les sciences du mouvement en général, soit fondés sur des schémas dépassés. Ces derniers, bien que prétendant s’appuyer sur la science, reproduisent des idées fixes, rigides, que la recherche récente a largement remis en question.
À cela s’ajoute le poids des figures d’autorité, des enseignants ou enseignantes jouissant d’une réputation indiscutable, parfois bâtie sur des décennies de pratique. Leurs propos, bien que datés ou imprécis, sont rarement remis en cause. Et pourtant, la complexité du corps en mouvement exige une mise à jour constante des connaissances et une posture d’humilité face à ce que la science continue de découvrir chaque jour.
Ce déficit de dialogue critique s’explique aussi par un manque de moyens pour questionner ces savoirs. Peu de formations initient les futurs professeur·e·s à l’éducation scientifique, à l’évaluation des preuves, ou à l’esprit critique. Cette absence ne permet pas aux enseignant·e·s d’affiner leur regard, d’identifier les contradictions ou de réconcilier leurs pratiques avec des connaissances actualisées. Dans ce contexte, des idées erronées peuvent s’installer durablement, contribuant à des enseignements rigides et parfois inadaptés aux besoins des pratiquant·e·s d’aujourd’hui.
Pour le meilleur et pour le pire, on observe également une montée du yoga thérapeutique, dont les pratiques sont d’une qualité inégale. Certaines approches sont nourries par des formations rigoureuses, éclairées par les avancées scientifiques, tandis que d'autres s’appuient sur des croyances issues du New Age et sur les logiques du marketing du bien-être, mêlant parfois discours ésotériques et promesses exagérées. Parfois le discours est pseudo-scienfitique, proposant des postures, des protocoles qui seraient spécifiques à une pathologie ou un type de personnalité. Ce flou peut désorienter les pratiquant·e·s, les détournant des ressources réellement bénéfiques ou les exposant à des pratiques inadaptées. Ce phénomène peut provoquer isolement, méfiance envers la science, et perte de chance pour les plus vulnérables - un terme qui désigne l’impact direct d’un retard ou d’un refus d’accès à des soins nécessaires.
Dans le même temps, les conditions de travail des professeur·e·s de yoga interrogent. Trop souvent, la précarité et les logiques de rentabilité dévalorisent ce métier, invisibilisant l’investissement qu’exige une transmission éthique et de qualité. En parallèle, se développe un coaching prédateur qui exploite les difficultés financières des professeur·e·s en leur proposant des pratiques de marketing digital basées sur des promesses de transformation personnelle et des témoignages séduisants, mais souvent déconnectées de valeurs qui sont les miennes.
Enfin, les tensions entre un yoga réduit à un bien-être individualiste et un yoga conscient des enjeux sociaux et environnementaux collectifs révèlent des fractures dans la communauté.
Pourtant, je sais que je ne suis pas seule à réfléchir à ces sujets. Partout autour de moi, j’observe des instructeurs et instructrices de yoga de bonne foi, qui enseignent de tout leur cœur malgré les difficultés de la profession. Je vois des enseignant·e·s qui font tout pour se former autant que possible, pour accompagner leurs élèves avec bienveillance, et qui, avec patience et humilité, remettent régulièrement en question leurs connaissances. Ces personnes, dont l’engagement et le sérieux sont une source d’inspiration constante, nourrissent ma foi en la capacité du yoga à rester un espace de croissance et d’émancipation.
C’est en écho à ces réflexions collectives que j’ai écrit ce manifeste. Pas en juge, mais en amie, en collègue. Pas pour imposer un nouveau dogme, mais pour partager une capture instantanée de mes réflexions, elles-mêmes nourries par les échanges avec cette communauté vivante. Le yoga est un écosystème complexe, en mutation constante, et c’est précisément ce qui me passionne. Avec ce texte, j’espère apporter ma pierre à cette réflexion collective et contribuer, à mon humble échelle, à un yoga plus lucide, plus juste, et plus libre.
Comment me situer dans ce paysage complexe ? Comment, avec la meilleure volonté du monde, trouver mon chemin parmi ces multiples propositions, me libérer des idées reçues, et proposer une pratique à la fois rigoureuse, respectueuse, et exempte de promesses abusives ?
En tant que professeure de yoga certifiée en yogathérapie, j’ai longtemps cherché à définir un cadre clair pour accompagner mes élèves. Au départ, j’ai parfois appliqué ce qu’on m’avait enseigné sans suffisamment remettre mes sources en question, ce qui m’a conduit à quelques maladresses. Ces expériences m’ont appris à accueillir le doute comme un précieux allié. Elles ont affiné ma pédagogie et renforcé mon engagement à rester fidèle à mes valeurs.
Mon travail de formatrice en anatomie et biomécanique dans des formations de yoga thérapeutique, destinées aux professionnel·le·s de santé et aux enseignant·e·s de yoga, m’a fait prendre conscience de l’importance d’une pratique éclairée, respectueuse et éthique. Une pratique qui repose sur des connaissances solides et une compréhension nuancée du corps humain.
Je suis profondément convaincue que le yoga peut avoir des effets thérapeutiques, appuyés par des recherches rigoureuses et des pratiques réfléchies. Mais je sais aussi que ces effets sont parfois bien moindres que ce que l’on voudrait croire. Rester lucide ne signifie pas perdre foi en la pratique.
Au contraire, ces bénéfices, même modestes, peuvent transformer des vies en profondeur. Parfois, un simple souffle suffit à raviver une flamme vacillante.
La preuve en est l’engouement de millions de pratiquant·e·s à travers le monde. Plus de 300 millions de personnes s’y connectent aujourd’hui, témoignant de la portée universelle du yoga, réinterprété à la lumière de nos besoins contemporains.
Le yoga, tel que je le conçois, est un outil puissant pour favoriser la connaissance de soi et accompagner chaque pratiquant·e vers une autonomie réelle, loin des dogmes ou des promesses irréalistes. Une pratique qui permet à chacun·e de mieux comprendre son corps, ses ressentis et ses besoins, tout en développant un regard critique sur les influences sociales et culturelles qui les façonnent.
Cette transformation ne vise pas à fuir les réalités, mais au contraire à mieux s’y ancrer : reconnaître ses interdépendances, cultiver un équilibre personnel sans ignorer les enjeux collectifs, et s’interroger sur les emprises ou excès qui limitent notre liberté. C’est une pratique qui éclaire, invite à interroger et agit comme un support, jamais une injonction.
Je m’appuie sur des connaissances solides et rigoureuses. Plutôt que de rechercher un alignement universel, « traditionnel », ou de m’appuyer sur des effets supposés ésotériques, je privilégie une exploration respectueuse des anatomies individuelles et des ressentis de chacun.e. Cette approche est soutenue par des effets documentés dans la recherche et éclairée par des disciplines comme l’anatomie fonctionnelle, la biomécanique et les neurosciences.
Je garde toujours cette phrase à l’esprit dans ma pratique et mon enseignement. Elle me rappelle l’importance de la remise en question, de l’humilité face aux savoirs*, et de l’engagement à apprendre en permanence.
Pour préserver une pratique honnête et éclairée :
Je continue à me former, en approfondissant tous les domaines qui concernent ma pratique, comme la biomécanique, les neurosciences, la science de la douleur, l’esprit critique, l’histoire et les évolutions du yoga.
J’essaie de ne pas confondre les effets que j’observe dans ma propre pratique ou chez mes élèves avec des vérités universelles.**
Je m’efforce de ne jamais dépasser ce que je sais réellement, et quand je me rends compte d’une erreur passée, je m’assure de la corriger dans mon enseignement et de la signaler.
*La démarche scientifique repose sur ce principe : accepter que rien n’est figé, que les découvertes évoluent et que nos certitudes doivent parfois être remises en cause. C'est un système auto-correctif, nous pouvons nous en inspirer.
**L’expérience individuelle, aussi précieuse et respectable soit-elle, reste une anecdote qui ne remplace pas une compréhension plus large et partagée des mécanismes du corps et de l’esprit.
Le yoga ne se substitue pas à un accompagnement médical ou psychologique réglementé. Une pédagogie honnête, éthique et légale reconnait ces limites, privilégie le discernement et protège les pratiquant.e.s.
En tant qu’enseignante formé·e au yoga thérapeutique, je garde en tête la création par la Miviludes * du terme « dérapeute », désignant celles et ceux qui, sous couvert de bienveillance, outrepassent leur rôle avec le risque de causer plus de mal que de bien.
J’ai pour rôle d’accompagner mes élèves en proposant des pratiques adaptées et respectueuses.
Je n’ai pas le statut de « thérapeute » et je sais que seul.e.s les professionnel.le.s de santé (médecins, kinésithérapeutes, psychologues…) peuvent poser des diagnostics ou traiter des pathologies.
Je n’utilise donc pas le terme "yogathérapeute".
J'utilise à bon escient le terme "yoga thérapeutique" quand je propose à une personne - qui présente une plainte et un trouble - une pratique dont la science reconnait l'efficacité, comme certaines respirations pour l'anxiété. Sans promesse, sans attente.
J’utilise un langage précis, évitant des termes comme « guérir », « soigner », « corriger » ou « healing » pour préserver l’intégrité de ma discipline et limiter les attentes irréalistes.
* Miviludes : instance publique chargée de prévenir les dérives sectaires et de protéger les individus
Je refuse toute exploitation commerciale des blessures ou vulnérabilités comme les promesses non fondées de « guérison des traumas ». Les blessures, qu’elles soient physiques, émotionnelles ou psychologiques, demandent respect et compétences spécifiques dans un cadre thérapeutique et juridique précis. Je me garde de donner le moindre conseil sur le sujet.
Je refuse les discours ésotériques ou pseudo-scientifiques qui détournent les pratiquant·e·s des connaissances éprouvées et des systèmes de santé fiables. En promettant des « guérisons miracles », ils nourrissent des illusions dangereuses, aliènent et mettent en péril les plus vulnérables. Le yoga doit rester un outil d’émancipation et non un vecteur de désinformation.
L’histoire du yoga intègre des croyances ésotériques et des systèmes symboliques riches, ancrés dans leur époque et leur culture. Les replacer dans leur contexte permet d’en apprécier la portée symbolique sans les appliquer hors cadre, au risque de fragiliser les pratiquant·e·s d’aujourd’hui.
Je crois en un yoga qui honore la diversité des corps, des vécus et des parcours, sans discrimination.
Mon travail s’adresse aux professeur·e·s de yoga qui souhaitent enrichir leur pédagogie pour accompagner des élèves aux capacités diverses : qu’ils ou elles soient raides, hypermobiles, âgé.e.s, douloureux.ses / fatigué.e.s / malades chroniques, neurodivergent.e.s ou en situation de handicap.
Je m’engage à créer des espaces où chacun·e peut se sentir respecté·e et écouté·e, quelle que soit son identité ou son parcours. Ce soutien inclut notamment les personnes LGBTQ+, issues de l’immigration, migrantes, réfugiées, ou vivant en situation de précarité ou d’isolement.
Le yoga, aujourd’hui souvent perçu comme une pratique féminine, mérite d’être ouvert à tou·te·s. Je m’efforce de déconstruire les stéréotypes qui peuvent éloigner les hommes, afin qu’ils puissent, eux aussi, en explorer les bienfaits.
Je me positionne contre tout système d’emprise, où l’autorité impose des croyances absolues ou des rapports de pouvoir toxiques. Je m'engage à transmettre des connaissances fiables et j’encourage l’esprit critique pour cultiver une pratique autonome et enrichissante.
Le yoga, pour moi, va au-delà d’une quête de bien-être personnel. Il peut être un outil pour questionner nos modes de vie, cultiver une résilience collective et avancer vers des pratiques plus justes et respectueuses de chacun.e et de notre environnement.
Ces paragraphes sont un point de départ, une réflexion en mouvement. Vos idées, vos expériences et vos questionnements sont précieux pour enrichir cette vision. Partageons, discutons, et apprenons les un·e·s des autres.
🤍 Que ce yoga devienne, pour chacun·e, une ressource pour explorer, réfléchir et agir à son propre rythme. À chaque posture, que ce chemin nourrisse notre capacité à être présent·e et à contribuer à un avenir plus juste et durable.
🤍 Je remercie chaleureusement Darya Pevear-Volokhonsky pour nos échanges et pour m’avoir relue.
Histoire et philo
Science du mouvement et science de la douleur
> les cours et livre de Biomécanique de Jules Mitchell
> le cours Réconcilier Biomécanique et Science de la douleur de Greg Lehman
> les cours et livres sur la douleur de Lorimer Moseley
La pratique
> la plateforme de pratique CasayogaTV de Delphine Denis
> les méditations engagées de @Juliette de Cointet
Réseaux sociaux
> histoire @darya_ayatana_yoga
> philo et histoire @yogena.paris
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© Florence Roullière 2021-2026 – Crédit Photos Sarah Robine